Gravity

On met ses lunettes. Ils mettent leur casque.
Tout le monde est prêt à en prendre plein les yeux.
Tout le monde sait comment ça se passe.
Tout le monde flotte.

On est avec eux. Le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock) et l’astronaute Matt Kowalsky (George Clooney) vont dans l’espace comme on va dans une salle de cinéma. Dans le noir et le silence, face à l’immensité.
Pour nous, ce n’est que le dernier film d’Alfonso Cuaron. Pour eux, ce n’est qu’une simple mission de réparation du satellite Hubble.

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Puis tout le monde ressent un malaise. Ryan a des nausées. Matt a un mauvais pressentiment.
La destruction d’un satellite russe a créé un nuage de débris qui risque de transformer leur sortie de routine en parcours du combattant, et notre confortable blockbuster pas exigeant en ‘survival’ éprouvant.
Ce n’est que le début. Du plus long voyage de leur vie pour les deux héros, d’un des films les plus haletants de ces dernières années pour nous.
Ryan et Matt n’arrivent pas à se protéger des débris et se retrouvent éjectés dans l’espace. Pris en otage, on ne peut plus sortir de la salle et nous retrouvons propulsés avec eux.
Vont-ils revenir sur Terre sains et saufs ? Sortira-t-on indemne de cette séance ?

Cuaron joue avec l’espace. L’espace capté par sa caméra.

D’un coté, l’enfermement est total. Scotchés devant l’écran, les yeux collés à nos lunettes, on ne peut échapper aux tournoiements incessants de la caméra. Victime de la même force d’inertie que Ryan et Matt, on perd nos repères. Rien ne peut arrêter le flottement incessant du cadre, si ce n’est un choc brutal avec un nouvel obstacle.
On a le souffle coupé. D’ailleurs, leurs réserves d’oxygène commencent à s’épuiser aussi.
Cuaron pousse l’immersion jusqu’au bout. On se rapproche du visage abruti de Sandra Bullock (le vide est de plus en plus immense). Jusqu’à passer à travers la vitre de son casque. Ce ne sont plus les acteurs mais les spectateurs qui crèvent l’écran.
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D’un autre coté, nous voilà face à un espace infini. Nous sommes dans la prison la plus grande de l’univers : l’univers-lui même. Dans le ‘Buried’ de Rodrigo Cortès, autre expérience d’enfermement cinématographique, nous étions enterrés vivants et passions le film dans deux mètres carrés.
Dans ‘Gravity’, notre cercueil n’a pas de limite. On peut voir la Terre comme on ne l’a jamais vue, sa rotondité, son atmosphère, ses continents, ses villes. Mais rien de tout ça ne pourra nous aider à survivre. Voir un pays tout entier s’illuminer au coucher du soleil n’est pas plus utile que de regarder les planches d’un cercueil.
Jamais l’espace n’a été filmé de telle manière, à la fois techniquement et artistiquement. Le voir aussi magnifique et grandiose ne fait qu’aggraver notre vertige.

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Cuaron joue avec le cinéma. Il propose un film à mi-chemin entre la super production Hollywoodienne moderne et l’OVNI total.

D’abord, on ne peut pas parler de ce film sans parler de la 3D. Bien sûr, faire un film dans l’espace sans 3D paraîtrait aujourd’hui impossible. Pourtant, jamais cette technique n’avait été utilisée de manière aussi intelligente. La profondeur de champs se chiffre en milliers de kilomètres. Des débris nous traversent (non, ils ne se rapprochent pas de nous, ils nous traversent). Avec notre combinaison encombrante et cette fameuse inertie de la caméra, le moindre mouvement de bras prend une ampleur considérable. La vitesse des objets, leur distance, tout est remis en perspective.
Ces lunettes sont véritablement notre casque : elles nous protègent et nous enferment à la fois. Elles restent la seule barrière entre nous et l’espace, l’écran, mais nous font vivre un peu plus ce qui s’y passe.
Ensuite, et ce n’est pas rien, ceci n’est pas une adaptation, pas un remake, pas une suite, pas un préquel. Et le film explose quand même le box office américain. Par les temps qui courent, avoir du succès avec une création originale est presque exceptionnel.
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Pourtant, et c’est peut être le plus gros défaut (plus gros que Sandra Bullock, c’est dire) du film, le scénario n’est pas si original et pas si exceptionnel. La technique, la photographie, la production et la réalisation quasi-irréprochable n’arrivent pas à nous immerger assez pour qu’on l’oublie. Le vrai vide, ce n’est ni l’infinité de l’espace, ni la boîte crânienne de l’actrice principale : c’est l’histoire.
Certes, l’idée est ambitieuse. Mais on ne produit pas un tel film sans garantie, et la meilleure des garanties, c’est un scénario sans aspérités qui a déjà prouvé son efficacité. Clooney devient le vieux camarade, expérimenté et blagueur. Bullock incarne à la perfection la novice hystérique, traumatisée par la mort d’un proche. Le duo est classique, à la limite de la comédie romantique. La réflexion sur la mort est inexistante. L’apologie des valeurs de courage, de confiance en soi et de sacrifice n’est jamais dépassée. Le film souffre par son premier degré.
On repense à ce leitmotiv du film, où le personnage doit faire face à un impressionnant méandre de fils et de câblages. Cuaron doit affronter les codes du film de grand studio américain : des énormes ficelles.

Le cinéma Hollywoodien ne se refait pas en un jour.

On sort de la séance en meilleur état que prévu.
On se détache assez facilement de l’écran.
La pression dans la salle remonte avec les dernières minutes du film.
Le malaise se dissipe avec le générique de fin.
Ce n’était que le dernier film d’Alfonso Cuaron, ou presque.
La lumière revient, le bruit dans la salle aussi. On réalise à quel point c’est petit et plat, une salle de cinéma.
On ne flotte plus.
On sait comment ça se passe.
On en a pris plein les yeux.
On enlève nos lunettes.

Réalisateur : Alfonso Cuaron

Acteurs : Sandra Bullock, George Clooney

Sortie cinéma : 23 octobre

Thibault Calvayrac