Worm

Jason (Andrew Bowser), petit bandit d’un bled aux USA, s’apprête à vivre des instants très pénibles suite à l’échec d’un contrat passé avec un homme mystérieux.Capture d’écran 2013-10-31 à 01.00.58Après avoir visionné un OVNI cinématographique tel que Worm, on semble en droit de s’interroger sur la façon de le traiter. En effet, l’argument principal de vente de Worm consiste dans son concept assez exceptionnel : réaliser un film en un seul plan séquence entièrement avec une GoPro Hero 2. Cela ne va pas sans rappeler d’autres films comme le Rubber de Quentin Dupieux (2010) dont les images sont captées uniquement par un Canon EOS 5D Mark II ou encore Night fishing réalisé par le coréen Chan-Kyong Park en 2010 avec un Iphone.  Mais contrairement à ces deux exemples, Worm diffère totalement des logiques purement commerciales et publicitaires mises en place dans ces deux films. En effet, un grand nombre de plans auraient été impensables sans une caméra extrêmement mobile et légère. La GoPro 2 est fixé directement à l’acteur-réalisateur grâce à un bras métallique, ce qui permet un cadrage continu sur sa tête et ses épaules.  Ainsi, le jeune réalisateur de talent Andrew Bowser a mis en place un système de cadrage très particulier. En effet, le cadrage n’épouse pas son point de vue, ni même une vue proche comme souvent avec les GoPros (sur le casque, intégré à la combinaison, etc…). Au lieu de mettre la caméra à la place de ces yeux, on voit avec un point de vue « auto-subjectif », complètement recentré sur l’expression du personnage. Une première !worm3L’histoire du cinéma nous avait d’ailleurs appris que la caméra subjective, au lieu de renforcer la focalisation avec le personnage, crée une distance importante avec le spectateur. Ainsi, cette erreur avait été commise dans La dame du lac de Montgomery, film américain de 1947, tourné entièrement en caméra subjective qui avait connu un échec commercial, mais aussi technique tant l’impression de lourdeur et de lenteur s’y faisait sentir. Il faut bien admettre que les appareils de prise de vue de l’époque pesant plusieurs dizaines de kilogrammes n’aidaient pas à une meilleure fluidité. Par la suite, des réalisateurs comme Carpenter ou Spielberg utiliseront la caméra subjective d’une manière bien plus astucieuse. Dans son Halloween la nuit des masques, Carpenter utilise ce procédé cinématographique afin de dépersonnaliser son héros-tueur dès la première scène, désormais culte, de son film. Et que dire du génie de Spielberg, qui réutilisera la caméra subjective pour symboliser le monstre (Jaws) et son attaque imminente (tous les films d’animaux mangeurs d’hommes reprennent au moins une fois ce qui est aujourd’hui devenu un code cinématographique). Ainsi, filmer un homme grâce à la caméra subjective a donc semblé pendant longtemps voué à l’échec.worm4Andrew Bowser a donc révolutionné le concept de caméra suivant partout le personnage en s’accrochant au moindre de ses gestes. Au lieu de filmer son point de vue, il a pris le parti de se filmer en gros plan (cela peut sembler narcissique, j’en conviens, mais détrompez-vous). Avec un cadrage si peu conventionnel, un plan séquence d’une heure et demie, on a tout lieu de craindre un film ultra-conceptuel dans lequel il ne se passe pour ainsi dire rien. Et bien sachez que ce film est une petite bombe cinématographique tant au niveau de son inventivité formel, que dans la gestion du suspense qui ne retombe qu’avec l’arrivée du générique. Worm répond à tous les critères du chef d’œuvre et j’irais jusqu’à dire du film totalement culte. A condition d’être vu et c’est là que le bât blesse. En effet, il ne sortira que durant une courte durée au Zinéma et ne connaîtra sans doute pas un grand succès aux USA. Et pourtant dieu seul sait qu’il le mériterait.worm5Revenons un instant sur le cadrage particulier du film. Il me semble important de préciser que la caméra reste durant tout le film sur la figure du personnage, mais que les angles varient parfois (par contre, je n’arrive pas à expliquer comment il parvient à les changer tout en continuant de jouer la comédie). En outre, ces plans focalisés sur le visage hirsute du réalisateur permettent un travail énorme sur le champ et hors-champ. En effet, ce que voit le héros nous est pratiquement invisible ou n’apparaît que dans les bords du cadre, ce qui laisse une place énorme à notre imagination. De plus, l’arrière plan est utilisé avec génie par le réalisateur Andrew Bowser, qui s’amuse à nous dévoiler des éléments de l’intrigue que le personnage ne peut pas voir, car se passant dans son dos. Ainsi, la focalisation crée une rupture entre le savoir du personnage et celui du spectateur. Cependant l’ignorance est cultivée avec intelligence d’un côté comme de l’autre. On est frustré de ne pas voir ce qu’il regarde, même si on en sait, par moment, plus que lui. En bref, on entend ce qu’il voit et on voit ce qui lui est invisible.worm6Par ailleurs, le cadrage serré sur le visage permet une identification très forte et une sympathie quasi-immédiate. L’alliage de la durée et du gros plan permet de saisir toute la qualité du jeu d’acteur et toutes ses mimiques de façon extrêmement détaillées, ce qui renforce encore davantage notre compassion pour ce petit malfrat sans envergure (bègue par dessus le marché) qui tente tant bien que mal de s’en sortir. A ajouter à cela, une inventivité technique incroyable du réalisateur afin de construire les espaces en fonction de son procédé marginal. Par exemple, les scènes à l’intérieur de la voiture de police ou encore de l’interrogatoire sont entièrement pensées de ce point de vue. En outre, le résultat général surprend notamment par une qualité d’image irréprochable et un sens très aigu de la mise en scène.Capture d’écran 2013-10-31 à 01.03.57Un autre point mérite d’être approfondi : celui de la performance d’un seul et unique plan séquence. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le film est scénaristiquement très construit et ne se déroule pas dans un lieu unique. En effet, l’action se déroule dans un petit village du sud des Etats-Unis, ce qui a permis à son réalisateur de « réquisitionner » la population et de tourner sur une très grande surface. Les déplacements en motos, en voiture, en courant autorisent des voyages dans un grand nombre de lieux, comme par exemple un vieux moulin, deux bars, un aérodrome, par lesquels on transite de façon parfaitement fluide. Ainsi, la multiplication des lieux oblige l’équipe du film (qui se résume à une dizaine de personnes) à connaître à la perfection le déroulement de l’intrigue. En effet, une seule faute obligerait à tout recommencer. Le film constitue donc une réussite à un double niveau. Le premier tient entièrement à son scénario qui prend au tripes allant de rebondissement en rebondissement (un thriller parfaitement maîtrisé) et au jeu proprement bluffant et irréprochable des acteurs. Le second est d’ordre purement organisationnel et performatif ; le réalisateur parvient à tenir son rôle pendant une heure et demie sans jamais sur-jouer, ni jamais regarder la caméra, ou encore révéler le dispositif (pas un seul reflet). Pas une erreur! Cela tient du miracle, quand l’on sait que le parcours est semé d’embûche, que l’acteur vit tout ce qui lui arrive en temps réel, qu’il doit gérer le cadrage, le parcours, les trucages, tout en dépendant également du jeu des autres acteurs. Andrew Bowser doit vivre et jouer dans l’instant filmé sans possibilité de tout truquer ; on le voit donc réellement transpirer, se déboîter le pouce ou encore vomir pour les besoin du film. On reste donc scotché à notre siège et on se répète que ce n’est pas possible, qu’il ne parviendra jamais jusqu’à la fin du film sans commettre une erreur. Et pourtant ! En bref, voilà un film à concept qui parvient à tout faire oublier au spectateur tant son intrigue et bien troussée. Allier récit captivant et performance technique exceptionnelle. Il fallait le faire!Capture d’écran 2013-10-31 à 01.04.15Worm a reçu le prix de la compétition officielle du LUFF à l’unanimité, et cela ne nous étonne guère. Pour la petite anecdote, Andrew Bowser n’a pas pu venir car son patron a refusé de lui donner quelques jours de congé pour aller présenter son film. En effet, ce jeune cinéaste bourré de talent est obligé d’exercer une autre profession afin de pouvoir vivre. Quand on pense au nombre de réalisateurs incompétents qui vivent très bien de leurs productions médiocres…

Quel avenir pour les films réalisés avec un GoPro avec vue « auto-subjective ». Un film pareil n’a-t-il d’ore et déjà épuisé toutes les possibilités de ce genre de création? On est en droit de s’interroger. En effet, la totale maîtrise peut laisser penser qu’il s’agisse du chef d’œuvre du genre avant même que celui-ci ne naisse réellement. Worm est donc sans doute condamné à rester un OVNI dans le vaste monde du cinéma.

En guise de conclusion, je vous dit franchement que ce film est extraordinaire, que cela faisait longtemps que je n’étais pas sorti d’un cinéma avec une patate pareille. Plus qu’un excellent film, c’est un chef d’œuvre, une performance et un sacré coup de poing dans les noix. C’est sincèrement un des films les plus enthousiasmant qu’il m’a été donné de voir. Alors, si vous avez la possibilité d’un jour le voir, profitez-en !

Réalisateur : Andrew Bowser

Acteurs : Andrew Bowser, Presley Mahaffay, Joshua McGowen, etc…

Pays de production : USA

Sortie : 6 novembre 2013, Zinéma