Inside Llewyn Davis

Ou une petite leçon de dramaturgie féline.

Llewyn Davis est un chanteur de Folk, le célèbre ami de Jean – Alias Carrey Muligan, La timide blonde de Drive devenue noiraude et colérique – et Jim – alias Justin Timberlake, qui n’avait jusqu’ici encore jamais endossé un rôle avec autant d’ironie-. Aussi connu par les marins new yorkais comme « le fils de Hugh Davis », notre héros solitaire vagabonde de sofas en sofas, d’amis en amies. Un beau jour il a le malheur de laisser échapper « Ulysse », le chat de ses plus grands fans, Mr and Mrs  Gorfein, alors qu’il quitte leur appartement. S’en suivront déboires et déconvenues, embarquant le pauvre fils de marin Gallois (d’où son prénom : Llewyn) dans un parcours initiatique qui finit bien malgré lui par tourner en rond … sans pour autant que cela soit péjoratif : bien au contraire !

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On est toujours heureux de retrouver chez les frères Coen cette oscillation constante entre la simple comédie atypique aux accents sarcastiques et la fable universelle qui élève et transcende. Cela se traduit par une agréable, mais parfois déroutante, alternances de scènes purement comiques, voire doucement dramatiques, et de véritables moments de grâce, aux accents de sublime. Par « sublime », on entendra ici le sens romantique du terme, tant le travail de la lumière dans certaines scènes joue sur l’opposition, le contraste. Ainsi, ce sont parfois des flots de lumière vive qui cherchent leur chemin dans les ténèbres brumeuses de l’hiver New-Yorkais et de la banlieue de Chicago, précisément en corrélation avec la quête de sens de Llewyn, dans les instants où ce dernier plonge au plus profond des ténèbres qui l’habitent.

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Llewyn Davis, héros romantique et contrasté dans la peau d’un chanteur de Folk.

Or, il faut bien toute la « perversion » cinématographique des frères Coen pour pousser cet idéal du « sublime par le contraste » à un niveau supérieur. En effet, on peut être un peu déconcerté par la photographie sirupeuse, cotonneuse, voire carrément niaise des premières scènes du film, comme si un seul et même filtre de la célèbre application « Instagram » avait servi à toute la post-production du film.

inside-llewyn-davis-oscar-isaac Une photographie qui oscille sans cesse entre kitsch et sublime, certainement pour mieux sublimer le kitsch.

Dans ce kitsch ambiant, l’ignoble flou artistique s’affine parfois pour faire place à des images fortes, contrastées, et simplement belles. Ce kitsch, c’est aussi celui de la musique Folk, et de son caractère généralement bien trop superficiel, ainsi que certains personnages rencontrés par notre héros s’amusent à le faire remarquer. Dans le fond, on aimerait donc croire que cette beauté complètement stéréotypée de l’image sert à mieux mettre en avant l’absurdité de la « folk music » populaire, et de ses petites histoires sentimentales sans relief. Ce monde trop beau, trop bien réglé, trop bien habillé (à la manière de Justin Timberlake qui nous ferait presque rire avec ses petits pulls en laine rouge) étouffe notre chanteur, en quête d’un autre idéal, de quelque chose de plus profond que la simple réussite matérielle. Il en résulte donc un contraste terrible, mais au combien sublime, mis en exergue par  le désarroi perpétuel de Llewyn face ce joli petit monde New-yorkais, un peu BCBG mais pas trop, où tout est fade, ainsi que nous le montre si bien la photographie générale du film. Un monde parfois un peu absurde, où les restauroutes et leurs toilettes sont immenses et fastueux, tandis que les couloirs d’immeuble sont trop étroits pour que l’on puisse s’y croiser convenablement.

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Justin Timberlake, en véritable “précieuse” de la Folk Music

Puisque la musique est au cœur de l’argument dramatique, elle joue donc un rôle particulier dans la mise en scène. On y entend de la musique Folk bien sûr, qui constitue l’âme de la bande son, mais également quelques extraits du « grand répertoire », comme pour rappeler la condescendance générale du monde musical face à la musique « populaire », à l’image de cet imbuvable ami de Mr Gorfein, claviériste bedonnant, qui ne voit de l’intérêt que dans la musique ancienne. Le film s’ouvre sur un morceau interprété Llewyn, alias Oscar Isaac, petite musique trop bien enregistrée, trop bien mixée et trop bien filmée – à la manière d’un clip – pour dévoiler réellement la personnalité de celui qui chante. De la même manière que le premier accord parfait d’une symphonie sonnera toujours trop plat, trop fade, sans profondeur, le film s’ouvre sur une petite chansonnette folk. Alors il faut suivre les méandres dramaturgiques quasi symphoniques des différents thèmes développés par le film pour que, lorsqu’Ulysse le chat est enfin rentré à la maison, la plate musique du début trouve une véritable profondeur au travers du vécu de notre héros. A la fin d’une symphonie la boucle est bouclée, on réentend (si tout va bien) le même accord qu’au début, mais il est cette fois empli de tous les sentiments que l’on a éprouvés, il trouve sa véritable profondeur, une plénitude quasi-métaphysique. Ceux qui s’amuseront au jeu des sept différences entre la première et la dernière scène comprendront aisément la métaphore symphonique.

 

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Llewyn et Jim. Le rêveur et le carriériste…

Inside Llewyn Davis est donc un film savoureux, qui n’a pas peur de se moquer de lui-même et qui ne manquera pas de nous divertir, parfois même nous élever un peu. Si on peut avoir de temps à autre  l’impression de quitter le petit monde des frères Coen au profit d’une comédie dramatique standardisée, on est vite ramené sur terre par des scènes d’une loufoquerie et d’une drôlerie hautement jouissives. Notre duo de réalisateur se plait à mettre en scène la « petite histoire » de la Folk, celle des « figurants » qui n’ont jamais connu le succès des plus grand, à tel point que ce qui nous fera le plus sourire est peut-être l’apparition ironique et fugitive du grand Bob Dylan –ou du moins de son sosie-, qui tient littéralement dans ce film le rôle de simple figurant.

Réalisateurs : Joel et Ethan Coen
Acteurs : Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake

Date de sortie en Suisse : 6.11.2013

Un film à voir et surtout à écouter sans hésitations !

Gaspard Vignon