Watermarks

Portraits de Chine

Avec Watermarks (filigranes), documentaire aussi intimiste que révélateur des mentalités chinoises, Luc Schaedler parvient à nous émouvoir en peignant trois tableaux dont les héros sont des personnages incongrus et touchants.

Watermarks propose ainsi trois « lettres ouvertes » sur la Chine contemporaine ; chaque lettre correspond à un lieu géographique (nord, sud et centre), ce qui permet de passer par des lieux complètement hétérogènes et fascinants. Le réalisateur et anthropologue suisse Luc Schaedler avait déjà tourné Angry Monks, réflexions sur le Tibet en 2005. Il revient donc avec un film très sensible et touchant qui permet une véritable réflexion sur la mondialisation, la perte des traditions et le poids du passé. Le cinéaste suisse a réussi à créer un rapport de confiance avec ces personnages qui se ressent de façon palpable à l’écran. De plus, il évite l’écueil trop fréquent dans le documentaire de vouloir complètement s’effacer au profit des témoignages. Dans Watermarks, sa présence reste perceptible, comme un aveu de son implication dans la vie de « acteurs ». Mêlant des scènes quotidiennes et des interviews, le film ne semble être construit que par son montage ; une authenticité (anthropologique) transparaît des images visionnées.

Western sans cowboy

La première partie se déroule dans une zone aride et désertée. Telle une ville fantôme sortie tout droit d’un album de Lucky Luke, la région a été désertée par la population suite à une pénurie d’eau. On y suit la routine d’un vieux paysan et de sa femme dans ce décor complètement surnaturel d’une ville vidée et tombant littéralement en poussière. On s’intéresse également au fils de ce travailleur qui reste profondément attaché à cette terre que l’avidité des hommes a rendu stérile en pompant toutes les nappes phréatiques. A l’inverse, sa femme souhaite travailler dans une zone industrielle, même s’ils doivent vivre dans une précarité extrême : logement de quinze mètres carré, travail aliénant, etc… On assiste ici à un conflit entre les aspirations du fils à revenir à la terre et au tradition et l’envie de la femme de gagner de l’argent, même si elle admet à la fin de la partie, dans une scène terriblement belle et tragique, ne plus avoir de rêves et ne voir aucune échappatoire à sa situation.

Un passé qui ne passe pas.

Le second  segment se passe sous un climat luxuriant, qui fait naturellement écho à la sécheresse de la première partie. On se trouve ici dans un décor de film épique chinois avec les rizières, les hautes montagnes au loin, mais derrière le charme pittoresque d’un petit village, se cache de lourdes rancunes.  La région est endeuillée d’un passé marqué par la révolution culturelle. Les signes restent d’ailleurs encore tangibles avec des portraits de Mao dans toutes les maisons ou encore des écritures laissées par les gardes rouges sur les habitations des « bourgeois » qui semblent ineffaçables. C’est peut-être avec ces témoignages que le film mérite le plus son titre. En effet, on comprend plus par les silences, les contradictions dans les interviews le traumatisme que les années rouges ont imprimé dans l’esprit des habitants. Les rancoeurs perdurent encore une génération plus tard, malgré les efforts répétés par un intellectuel et le chef du village. On remarque d’ailleurs des similitudes entre ce documentaire et les films réalisés à propos de la résistance et la collaboration (Chagrin et la pitié).

Un futur incertain

Le dernier segment nous montre la ville moderne, symbole par excellence de la Chine qui métamorphose et s’industrialise à presque n’importe quel prix. Le personnage est une jeune fille, garçon manqué et complètement perdue, en mal d’identité dans ce monde où être une fille constitue un handicap. Son abandon à la naissance et son adoption (au prix d’une amende) révèle tous les problèmes autour de la politique de l’enfant unique. On traite aussi des questions sur la lutte écologique, de l’absence de repères dans une société en pleine mutation qui n’arrive plus à puiser dans ses traditions.

Watermarks réussit le pari ambitieux de brosser un portrait sans concession ni faveur d’un pays comptant plusieurs cultures, religions, architectures qui ne parvient que difficilement à trouver une direction pour canaliser son développement galopant. Un film fascinant et magnifique qui brise en une heure et demi une bonne partie des clichés véhiculés sur la peuple chinois.

Réalisateur : Luc Schaedler

Distribution : Go between films

Sortie en salle : bientôt…