Palme d’or 2014 : Winter Sleep

– Le cinéma qui prend son temps –

Depuis quelques années déjà, le label « palme d’or » est décerné à des films qui prennent le temps de décrire leurs personnages en détail, qui prennent le temps de développer l’humain, souvent au détriment de l’histoire. Winter Sleep, du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, ne nous décevra donc pas, fidèle à son label, poussant même le vice à 3h16 de réalisme cru, d’engueulades tranquilles au coin du feu tandis que dehors souffle le vent d’hiver. C’est long, mais c’est bien fait, on passe donc par quelques bons moments qui parviennent à nous faire oublier le chronomètre.

Winter-Sleep

Mr. Aydin fait figure de notable dans son petit village d’Anatolie, riche propriétaire et gérant d’un charmant petit hôtel, il dispose de suffisamment de temps et d’argent pour passer ses journées d’hiver bien au chaud à écrire des articles sans gloire pour un journal local. Il suffira d’une pierre jetée sur sa voiture par un enfant, sorte de « pavé dans la marre », pour secouer sa tranquille existence et faire remonter à la surface tout le non-dit qui s’est installé entre lui et sa jeune et belle femme, Nihal.

L’humain est donc au cœur de cette réalisation, son vécu, son ressenti, et l’on notera la justesse du jeu d’acteur. Le réalisateur développe ses personnages, tous un peu philosophes, tous un peu sage dans leur genre, à croire que le rude climat des hivers d’Anatolie pousse à la réflexion sur le sens de la vie. Il n’empêche que le suspens et l’attractivité du film pour le spectateur repose principalement sur le mystère qui entoure chaque personnage, les interrogations que chacun suscite. Pour que cela tienne 3 heures durant il fallait donc que les acteurs soient justes, bien dirigés, bien aiguillés. La réalisation, quant à elle, est très sobre et cela réussi au discours général. Peu de mouvements de caméra, et toujours pour souligner l’intériorité des personnages. La photographie joue le clair-obscur et les atmosphères sont très soignées. Tout coule d’un naturel parfois un peu insolent. Qu’il a l’air facile de faire du bon cinéma quand on voit Winter Sleep.

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S’il y a de l’humain, il devrait donc y avoir des histoires. Or, on se rend vite compte que les personnages sont peu prompts à évoluer, à changer, chacun campe son rôle et, à l’instar des longs débats d’idées au coin du feu où chacun campe ses positions, on tourne un peu en rond. Le réalisateur prend le temps du développement, évite les raccourcis, mais à force il devient difficile de sonder ce qui se métamorphose dans ces personnages qu’on prend plaisir à voir vivre, à voir souffrir. Puis soudain, parce que le réalisateur arrive au bout de ses idées sans doute, ce personnage que l’on suit depuis 3h sans qu’il nous ait rien livré de son intériorité, que l’on essaie de deviner, d’esquisser, se livre à nous en voix-off dans une prodigieuse scène mélodramatique. Aveux d’impuissance du réalisateur qui n’a pas réussi à construire une vraie histoire, pour que ça se termine il fallait quand même une conclusion, nous faire croire que l’on n’a pas vu tout cela en vain. Alors, l’accompagnement musical obstiné, toujours les quelques mêmes notes d’une sonate pour piano de Schubert, fait place à un fond musical orchestral venant napper émotionnellement ces aveux grandiloquents. Bref, on a l’impression d’un narrateur qui nous déroule une histoire, s’embarque dans un tas de méandres, et résout tout à la manière d’un happy end, véritable « coup de massue » digne des meilleurs blockbusters hollywoodiens. Nous conclurons donc notre réflexion en présageant que le jury Cannois a plébiscité ici un cinéma d’expression plutôt qu’un cinéma de narration. Il n’empêche qu’une belle histoire resterait peut-être le meilleur moyen d’exprimer quelque chose.

Sortie le 6 aout 2014

Gaspard Vignon