Mommy

Talent ou génie, virtuosité ou insolence

Il y eut une époque où l’on disait du regard caméra de Monika qu’il révolutionnait le cinéma. Il semblerait qu’il appartienne à notre époque de dire, ou non, si Mommy ouvre une nouvelle ère dans l’art cinématographique. A nous qui pensions que tout avait déjà été fait, Xavier Dolan adresse une claque violente. Reste à en déterminer la cause : La virtuosité d’un jeune et talentueux cinéaste, ou l’insolence d’un génie en devenir.

Du talent il y en a certainement pour arriver à tenir le spectateur en haleine, deux heures durant, face au drame d’une mère démunie et d’un fils ingérable. Ajoutez à cela une voisine aphasique et vous avez la trame dramaturgique de Mommy entre les mains. Mieux encore, essayez de montrer qu’avant tout il y a de l’espoir et vous prendrez conscience du tour de force réussi par un virtuose de la mise en scène et du montage. Le talent c’est ici une maitrise complète des contraintes techniques : filmé presqu’exclusivement en format 1:1 le film fait néanmoins rapidement oublier l’insoutenable symétrie de son cadre, difficile confrontation au réel, du moins à ses personnages et leurs visages. Souvent de face, leurs regards nous effleurent et nous interpellent constamment. Mais le virtuose se garde bien de nous brusquer et tout est, finalement, très conventionnel, la musique aidant toujours à faire passer comme une lettre à la poste les séquences où le montage se targue de créer une quelconque discontinuité dans la bande image. Interpeller sans brusquer, voilà ce qu’est le talent.

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Examinons maintenant les traces manifestes que Xavier Dolan donne à voir dans son film. Un spectateur peu avisé interprètera l’utilisation inédite du format 1:1 comme un geste artistique. Plus encore, il verra dans le changement de format, à des moments bien précis, une symbolique forte de sens, une explicitation de l’espoir porté par le récit. On criera au génie de voir un personnage du film venir lui-même modifier le cadre : quelle impertinence envers les normes cinématographiques que d’interpeller de la sorte le spectateur ! Or, si je suis convaincu que le regard caméra de Monika venait, par son insolence crue, interpeller d’une manière inédite le spectateur de 1953 qui jamais n’avait été à ce point séduit, traqué du regard même, par une femme. Je reste sceptique quant à la pertinence des effets utilisés par Xavier Dolan. Il me semble que l’on attribue trop facilement à ses innovations toutes les qualités du film. Parce qu’on a été ému et parce qu’on a été séduit, alors on se dit que cela vient forcément des contraintes de cadre, de l’insolence de ce geste. Insolence purement gratuite ! Il ne faut pas oublier la force du jeu d’acteur et la nature même du récit. De ces éléments-là sont nées les émotions ressenties, non d’un recadrage poussif sur un joli plan panoramique accompagné de belle musique.

Le talentueux cinéaste cherche à devenir génial, mais à vouloir interpeller à tout prix il nous ferait presque oublier certaines scènes où sa virtuosité touche au sublime. Alors il est insolent parce qu’inconsciemment il dépasse la norme réaliste, il exprime sans limite, quel que soit le cadre. Parce qu’il parvient d’un coup à transcender toute la niaiserie musicale de Ludovico Einaudi sans que l’on s’en rende compte (vous écouterez la chanson« Experience » de ce dernier), l’on se dit enfin que c’est un artiste novateur. Oui, l’insolence mène au génie quand elle est sincère et inconsciente. Trop souvent dans Mommy l’insolence est consciemment provoquée par un virtuose qui n’en peut plus d’attendre que l’on crie au génie. Patience, Xavier !

Gaspard Vignon

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