Nightcrawler

Quel degré d’intérêt nous inspirent les le trash ou le morbide ? Quelle est la frontière entre information et exhibition ? Le reportage peut-il devenir un art ? Nightcrawler pose ses questions autant à nous qu’à lui-même et les réponses qu’il se trouve vont nous effrayer comme nous fasciner.

Los Angeles et ses lumières nocturnes

Le film nous raconte l’histoire de Lou Reed, âme errante de la cité des anges. Lou est un homme de nuit, qui vit de petits larcins jusqu’au jour où il trouve sa voie. Assistant à un accident de route, une équipe « free-lance » débarque et enregistre toute la tragédie en vue de revendre les images à la chaîne qui paiera le mieux. Dès lors, Lou trouvera dans ce nouveau travail une vocation, une raison de vivre.

Dès ses premiers plans, Nightcrawler nous plonge dans l’univers urbain des nuits lumineuses qui ne cessent jamais. La grande majorité du film se déroulera de nuit, avec une esthétique à applaudir. Puisqu’il fait nuit, le film s’amuse à nous conquérir par ses lumières. Chaque réverbère se change en élément esthétique qui compose l’image. Même la lampe de la caméra à l’épaule du personnage contribue à offrir une touche supplémentaire à l’esthétisme. Bref, c’est beau.

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L’homme est un Lou pour l’homme

Mais la grande force du film reste Lou Reed incarné par un Jake Gyllenhall incroyable à tel point qu’il parvient malencontreusement à voler la vedette même de sa ville. Avec son visage de doux cinglé. Lou Reed déambule dans les rues à la recherche de tout ce qui pourra être assez morbide pour intéresser le public. Los Angeles, ses lumières et sa vie laissent place à ce personnage sombre et à la mort. Lou Reed n’appartient pas au monde ; il ne fait que le survoler et ne le regarde que de son écran, indifférent au reste. Il ne voit pas de victimes mais seulement de la matière autour de laquelle il devra travailler. De ces horreurs, il cherchera à composer des images toujours plus belles.

Dans Nightcrawler on ne peut décidément pas s’attacher à ce personnage trop mystérieux et antipathique. Lou Reed est un perdant qui tente de réussir en filmant des atrocités pour les revendre. Mais lorsque Lou enclenche sa caméra pour filmer le dernier lieu ensanglanté, on se prend à espérer qu’il trouvera les meilleurs cadrages ; qu’il pourra revendre ses images et qu’elles seront diffusées. Le film parvient le tour de force de repousser la moralité du spectateur pour privilégier la réussite d’un perdant. Mieux encore, il tâte continuellement les limites de ; nous ne sommes pas loin de l’expérience de Milgram. Certains peut-être se prendront même à espérer qu’il parvienne à réaliser un jour son chef-d’œuvre d’inhumanité. Lorsque Lou commence à filmer, il se compose une mélodie qui, même si elle nous met mal à l’aise, nous agacerait à être stoppée en plein élan.

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Les médias et l’immédiat

D’autres thèmes sont abordés comme la solitude, l’ultra-libéralisme ou encore la fascination du grand public pour le morbide mais dans son rythme tout de même bien soutenu, le film peine à vraiment les creuser. Le temps est le seul ennemi de Lou. Les gens, la ville, la moralité, il en semble complètement détaché. Si l’ensemble est cohérent avec le point de vue, le film passe pourtant à côté de sujets qui auraient mérité de meilleurs dialogues.

Et pourtant les dialogues sont un autre point fort de ce film. Premier film de Mary Harron, n’oublions pas que celui-ci est scénariste à la base (de films mineurs certes, mais il connait les codes et nous le fait bien sentir). Ici, les dialogues dépendent énormément du protagoniste principal, qui passe sans prévenir du niais inexpérimenté au dangereux calculateur. L’effet réussit : les tournures du scénario parviennent à nous surprendre à plusieurs reprises. Malheureusement, les personnages secondaires, Rene Russo en première ligne, peinent à gagner un intérêt. Les seconds rôles se révèlent rapidement être de simples personnages à la construction bien pauvre en comparaison du sociopathe central.

Avec Nightcrawler, Mary Harron signe sa première réussite. Le film se déroule dans une constante justesse entre son esthétique et ses enjeux, ne tombant jamais dans le piège de la surenchère trash et se paie même le luxe dérangeant de ne pas conclure par une morale qui serait pourtant plus que bienvenue. Un film cynique qui nous demande si Lou n’est pas moins inhumain que les gens qu’il nourrit de ses images. Au fond, la violence n’est qu’un produit de consommation comme un autre.

Jordi Gabioud