Respire

Le féminin mis à nu

Réalisé par Mélanie Laurent, femme et actrice qui plus est, Respire nous parle des femmes. Le film met à nu leurs travers, leur détresse aussi. Inutile d’espérer une once de virilité masculine pour venir contrecarrer la descente aux enfers des jeunes femmes à l’écran, les hommes sont absents du film, toujours fuyant, simples objets du désir féminin et avant tout source de névroses. Loin d’être bêtement dramatique, cette mise à nu se fait de manière très pudique, très belle surtout.

Grandeur et décadence de l’amitié féminine

Le film nous montre Charlie, une jeune fille qui a la tête dans les nuages, toute en poésie, comme pour échapper à la détresse sentimentale de sa mère et l’absence de son père. Son chemin va croiser celui de Sarah, qui souffre cruellement de sa mère et qui, elle, a furieusement les pieds sur terre. Un lien se noue entre les deux jeunes filles et à force de tirer sur la corde, la sulfureuse Sarah risque bien d’entrainer Charlie dans sa chute. Le drame est là, inévitable, jusqu’à virer au sublime grâce à un somptueux tour de force final. Le jeu d’acteur semble de prime abord un peu naïf, mais on comprend assez vite que Mélanie Laurent a su faire profiter de son talent au jeune duo d’actrices qui parviennent à nous embarquer dans leurs larmes et dans leur chute.

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L’autre réalisme

Côté mise en scène, la réalisatrice travaille notre attachement au personnage de Charlie en délicatesse. Souvent la caméra est comme posée dans un coin de la pièce, dès la première scène d’ailleurs, où l’on filme la moquette de la chambre, où la caméra s’intéresse plus aux chaussures posées sous le lit qu’aux pieds nus de notre héroïne. Souvent l’on observe de loin ou de dos la jeune femme en pleine rêverie, face à un monde trop beau pour être vrai, comme pour mieux mettre en relief sa souffrance. Certains auront vu dans ce « couple » autodestructeur un pendant de « La vie d’Adèle ». Pourtant on est très loin du corps à corps généralisé de la palme d’or 2013.

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Respire fait preuve d’une pudeur constante qui se retrouve jusque dans le cadrage et les mouvements de caméra, jamais agressifs, et qui permet au film de gagner en expressivité. Mélanie Laurent jongle habilement entre une confrontation réaliste au drame et une mise à distance poétique, ce qui donne un sens profond à cette lente descente aux enfers. Pas besoin d’interminables scènes de lit ou de cris à la Kechiche pour nous bouleverser : la mise en scène travaille le récit dans sa simplicité, mais alors chaque geste compte, chaque plan devient significatif. Si l’on peut trouver le film parfois trop simple et juvénile, il suffit d’attendre la fin pour comprendre que ce que vivent ces deux filles n’a rien d’enfantin. Le drame est ici la confrontation cruelle de l’idéal d’un amour qui pardonne face à un narcissisme maladif et manipulateur. Hors de tout compromis, les deux personnalités tourmentées s’affrontent irrémédiablement jusqu’à anéantissement total.

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Au-delà de l’autoportrait adolescent

Mélanie Laurent invoque, en parlant du film, son vécu personnel et sa découverte à 17 ans du livre d’Anne-Sophie Brasme dont est adapté le film alors qu’elle-même était victime d’une camarade de classe. On aurait en effet facilement tendance à reconnaître en Joséphine Japy (Charlie) l’autoportrait adolescent de la réalisatrice. Est-ce vraiment nécessaire ? Au-delà de toute ressemblance physique, le film est plus simplement habité, inondé même, par la féminité de la cinéaste. Hors de tout militantisme gratuit, il apparaît simplement comme un film de femme. Un film où le masculin n’est ni critiqué ni adulé, mais simplement absent. Enfin, pour pouvoir discuter longuement des qualités poétiques du film, il faudrait pouvoir parler de la dernière scène qui, en quelques minutes sert de véritable caisse de résonance au récit. Disons simplement qu’il suffit d’une actrice, d’une image, d’un regard, pour venir hanter la conscience du spectateur de la plus terrifiante des manières. Ce qui est terrifiant ici ce n’est pas le drame qui survient, mais c’est qu’il soit source d’un sublime apaisement. Ce qui est terrifiant c’est que l’on trouve ça à la fois infiniment triste, et formidablement beau, et c’est peut-être là le plus doux des péchés pour un spectateur.

Sortie Suisse : 12 novembre

Avec : Joséphine Japy, Lou de Laâge, Isabelle Carré, Claire Keim

Réalisation : Mélanie Laurent

Gaspard Vignon