Whiplash

Whipash met en scène le jazz ; mais plus que dans des salles de conservatoire, Damien Chazelle paraît nous catapulter sur un ring de boxe. La musique devient exercice physique, l’enseignement prend la forme d’un entraînement quasi militaire et l’excellence se paie avec le sang et la sueur. Whiplash nous parle bien sûr de musique, mais son discours a une portée plus large. Les thèmes débattus sont ceux de l’ambition et de la meilleure méthode d’enseignement ; des sacrifices qu’il faut faire sur le chemin vers le succès et de la légitimité de recourir à des stratégies violentes, à la limite du sadisme, pour atteindre ce but.

whiplash 3Andrew Neyman (Miles Teller), élève de l’école Schaffer, est batteur, jeune et ambitieux, s’entraînant assidument jour et nuit. Le film vient de commencer, la nuit est déjà tombée, et Andrew est justement en train de s’exercer, quand le son de sa batterie attire l’attention de Mr Fletcher (J.K. Simmons). Celui-ci, directeur du meilleur ensemble jazz de l’école, est connu aussi bien pour ses qualités d’enseignant que pour ses méthodes immorales. C’est l’occasion pour Andrew de réaliser ses rêves en se faisant remarquer par celui qui peut, et qui va, changer sa vie. Il ne rate pas cette occasion : il est aussitôt intégré dans le groupe de jazz dirigé par le redoutable professeur. C’est le début de son ascension vers le succès, mais aussi d’une chute dans une spirale obsessionnelle dans la quête de la perfection

1) La quête de la perfection

«Faster! Faster!» (Terence Fletcher)

whiplash 2Obscurité. La bande démarre sur un rythme crescendo, celui de la batterie d’Andrew. Le tempo augmente et la caméra se rapproche progressivement du batteur éclairé par les projecteurs. Dès son incipit la dynamique du film est ainsi posée : la perfection se confond avec la rapidité et le parcours vers la grandeur suit le rythme de plus en plus soutenu imposé par la batterie.
Ici on ne parle pas de passion, ni de plaisir, ni de talent ; mais d’effort, de pratique et de mérite. Gros plans sur les visages contractés, muscles crispés, craquements d’articulations, gouttes de sang et de sueur qui se mêlent aux instruments.
Si le corps rend visible le jazz, la musique se fond aux sécrétions corporelles. L’osmose entre batteur et batterie est presque complète ; l’instrument devient l’extension de l’homme, son perfectionnement. Chazelle semble vouloir nous suggérer que l’entraînement rend parfait. Et pourtant, le talent musical se réduit-il à un exercice physique ?

2) Une instruction violente

« The most dangerous words in English language are ‘‘good job’’ ».  (Terence Fletcher)

whiplash 1A une époque où l’on préfère motiver les élèves en les encourageant, en leur décernant des récompenses pour le moindre effort, l’impitoyable M. Fletcher nous propose une contre-pédagogie faite d’insultes, d’humiliations et de tortures.
Pourtant, la fin justifie-t-elle les moyens ?  En exhortant ses élèves à dépasser la limite de leurs capacités, il les pousse aussi au bord de leur santé mentale et physique. Et l’excès de sévérité estompe le plaisir.
Le point de vue adopté par le film est cependant nuancé. Fletcher est un personnage ambigu, à la fois détestable et attachant : si, d’une part, il fait preuve d’une cruauté sans égal répandant la peur parmi ses élèves, d’autre part, une face cachée de sa personnalité, plus humaine et presque sentimentale, émerge dans certaines scènes : on est étonné de le voir s’attendrir devant une petite fille, s’attrister pour la mort d’un jazziste, ou donner une interprétation touchante au piano.

3) Ambition
Whiplash raconte l’histoire d’une ambition excessive, une obsession. Ce à quoi Andrew aspire, c’est avant tout le succès et non l’excellence. S’il renonce à une vie sociale, à se faire des amis et même à entreprendre une relation sentimentale avec la fille du comptoir du cinéma (Melissa Benoist), c’est pour être reconnu.

« I’d rather die drunk, broke at 34 and have people at a dinner table talk about me than live to be rich and sober at 90 and nobody remembered who I was.»  (Andrew Neyman)

Cette perfection tant désirée n’est donc pas une fin en soi, son sens se trouve dans l’autre : un applaudissement,  l’approbation de son instructeur, des gens parlant de lui autour d’une table dans un hypothétique futur. Toutefois, dans quelle mesure faut-il valoriser une telle ambition qui oblige à l’abnégation ?

Whiplash est un film complexe qui ouvre beaucoup de questions sans vouloir véhiculer un message simple et univoque. Le succès n’est pas un heureux hasard, mais un combat. Tout au long de la bande, le climax musical rythmé par la batterie et le couple brillamment joué par Teller et Simmons instaurent une tension dramatique qui capture le spectateur. Un film fiévreux, bouillonnant, intense.

Sortie Suisse : 24.12.14

Chiara Pagani