La treizième édition du Nifff s’est achevée ce samedi 13 juillet avec le film Byzantium de Neil Jordan et l’annonce du palmarès. Cette ultime journée a donc clôturé une édition riche en couleur et en émotion. Pour les néophytes, le Nifff (Neuchâtel international film festival) ne concerne pas uniquement le cinéma purement fantastique. En effet, on assiste également à des projections de films de science-fiction, d’exploitations (« films of the third kind » et « ultra movies »), mais aussi à des productions asiatiques dans la catégorie « new cinema from Asia » qui regroupe des films philippins, indiens, chinois, coréen et surtout japonais. Le Nifff constitue aussi une belle occasion de découvrir du cinéma local avec les swiss shorts dont Palim Palim a reçu le narcisse du meilleur court métrage. Par ailleurs deux films suisses Die Ausflug et Chimères ont été présentés dans des salles bien fournies en spectateur en tout genre.

En effet, le festival rassemble bien évidemment les fans du genre, mais aussi beaucoup de personnes bien moins cinéphiles. Car le Nifff crée avant tout une ambiance vraiment folle et assez difficilement descriptible, tant un souffle de frénésie semble frapper Neuchâtel durant la semaine et demie que dure le festival. Dans les salles obscures, on est bercé au rythme des « hello », « merci », cris de mouette, rires diaboliques des spectateurs qui répondent directement aux publicités d’avant film. Il s’agit presque d’une rite d’avant séance qui permet au public de participer et qui donne au festival un côté unique et très authentique. L’affluence dans les salles ne cesse d’augmenter jusqu’à culminer aux séances de 22h00 à minuit, mais ce qu’il ne faut rater sous aucun prétexte reste la fameuse « séance de minuit » qui rassemble les fans les plus endurcis qui terminent le journée avec un film souvent gore, quoique certains ont également eu la chance de voir des films plus « soft » dans la catégorie « When music scores » dans les mêmes plages horaires. Cette dernière catégorie est constituée de films cultes sélectionnés par les invités qui présentent une masterclass dans le cadre du festival. Les films de ces cartes blanches ne répondent pas toujours à la définition du genre, mais sont tous des immanquables, des films cultes et absolument magiques. Dans la plus pure lignée fantastique, on a pu assister à Alien de Ridley Scott, Shining de Stanley Kubrick ou encore Suspiria de Dario Argento. En revanche, d’autres films ne sont projetés qu’en raison de leurs musiques originales et ne se rattachement donc pas au cinéma fantastique. C’est le cas du sublime Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, film « enchanté » par la puissante musique de Michel Legrand et le jeu parfait des actrices et acteurs. Ainsi, le Nifff ne se décline pas uniquement dans des catégories fermées et incompréhensibles pour les non-initiés ; le festival se partage en famille ou entre amis et sans distinction d’âge. Dans sa grande diversité de programmations et ses nombreuses plages horaire, le Nifff peut sembler particulièrement complexe. Comment savoir quel film aller voir ? Il va sans dire qu’une part de hasard guidera vos pas, mais vous pourrez compter sur une équipe de bénévoles dévouée et parfaitement efficace.

nifff_off« Le festival off : lieu idéal pour se retrouver entre deux séances »

Avec plus de 32’000 spectateurs, la treizième édition constitue un nouveau record, malgré un temps radieux sur le littoral neuchâtelois. L’invité d’honneur cette année n’était autre que Larry Cohen, véritable génie d’un cinéma transgressif américain, réalisateur de God told me, Q ou encore de la trilogie It’s Alive. Il s’agit d’une cinéaste épatant dont la rétrospective nous rappelle que l’on oublie ou méconnaît trop souvent des grands bonhommes de l’histoire du cinéma, pour la mauvaise raison qu’ils n’ont pas su plaire à la « masse ». Un homme à l’humour aiguisé, tant dans ses films, que lors de leurs présentations et spécialement lors de la cérémonie de clôture où il avouait regretter de nous quitter pour retourner aux Etats-Unis où l’attendent des batailles juridiques sur ses oeuvres et un divorce particulièrement difficile. Un grand bonhomme ce Larry Cohen !

Le film d’ouverture Stoker de Park Chan-Wook a lancé idéalement le festival. Même s’il s’agit d’une histoire relativement banale, le génie visuel du réalisateur coréen emporte tout. On avait des raisons de craindre le premier film hollywoodien du réalisateur (des cinéastes étrangers de talent s’y étant déjà brisés les dents). En effet, le fonctionnement des studios américains, l’écrasement de la liberté artistique par les producteurs et finalement le choix cornélien des acteurs formaient autant de pièges dans lesquels pouvaient tomber le réalisateur de la trilogie de la Vengeance. Soyez rassurés, le film tient toutes ses promesses et démontre que son auteur parvient à imposer sa « patte » malgré les conditions difficiles de production et de tournage. Par ailleurs, le casting rassemble des acteurs de grand talent à commencer par la lumineuse et géniale Mia Wasikowska campant ici une jeune femme possédant des pouvoirs extrasensoriels et quelques problèmes d’ordre émotionnel. Nicole Kidman est comme à son habitude brillante dans le rôle de la mère possessive et cougar. Le personnage de l’oncle revenu du bout du monde venant compléter le trio familial/amoureux est joué par Matthew Goode (l’Ozymandias de Watchmen de Zack Snyder), dont la lueur de folie dans son regard parvient à nous sentir mal à l’aise d’un bout à l’autre du film.

stoker2« La lueur de folie dans le regard de Matthew Goode »

Mais ce qui propulse vraiment ce film dans la catégorie des chefs-d’œuvre, c’est la beauté absolue de la photographie et la fluidité des mouvements d’appareils. Certains plans, comme par exemple la scène de la coiffure, touche au sublime tant d’un point de vue formel (sorte de fondue enchaîné doublé d’un mouvement d’appareil) que sur ce que le plan révèle. A savoir la différence d’éducation que la jeune fille a reçue de la part de son père et de sa mère. Tout dans ce film nous est transmis subtilement malgré un contenu lourd de sens. Une merveille !

stoker« Une poésie se dégage de chaque plan »

Lors de la cérémonie de clôture, un intervenant a rappelé l’importance de l’aspect transgressif du cinéma fantastique. On peut affirmer que sur ce point, il s’agit d’une grande réussite. En effet, on a eu une ribambelle de films très dérangeants comme Contracted, Raze ou encore Au nom du fils, ou alors des histoires complétement barrés le plus souvent d’origine asiatiques. Dans cette dernière sous-catégorie 3 films méritent que l’on s’y attarde quelque peu.

Eega film bollywoodien de S. S. Rajamouli et J. V. V. Sathyanarayana, lauréat de prix du meilleur film asiatique et du prix Mad Movies, mérite amplement le déplacement. Dans une catégorie asiatique assez hétérogène (de l’adaptation réussie de 009 : Re : cyborg au très décevant The Complex en passant par le détonant The Gangster) Eega a su tirer son épingle du jeu grâce à un scénario complètement loufoque, mais au combien jouissif. Pour faire court, le héros Makkhi file le parfait amour avec une jeune artiste. Malheureusement, un cruel homme d’affaire est lui aussi épris de la jeune femme et décide tout naturellement de … tuer Makkhi. L’histoire prend alors une tournure incroyable avec la réincarnation du héros en mouche. Il retrouve sa bien-aimée et commence à rendre la vie impossible au businessman. Dès lors, accidents de voiture, scènes d’haltérophiles avec un coton tige et autres bouffonneries se succèdent à un rythme effréné pour le plus grand plaisir des spectateurs. A noter que le film ne propose qu’une seule chanson en début de film, ce qui est très peu pour Bollywood et qu’il ne s’éloigne des schémas classiques qu’après 45 minutes. Ainsi, Eega se divise en deux parties, l’une conventionnelle au possible; l’autre absolument atypique. Ce film, s’il est pris avec le recul nécessaire, est une perle d’inventivité, mais surtout de bravoure. Imaginez un tel film produit par Hollywood sonne comme une blague grotesque. Et pourtant, Bollywood ose et convertit l’essai, puique le film a rencontré une immense succès en Inde. Cela rappelle aussi que le système de production américain n’est clairement pas le seul dans le monde du cinéma.Makkhi 2

« Armé de sa épingle, Makkhi est prêt à tout pour conquérir sa bien-aimée »

Le second film qui semble avoir été écrit sous LSD nous vient tout droit du Japon (pas si étonnant que cela quand on repense à Mutant girl squad ou Robot killer Zaborgar, tous deux des films japonais complètement barrés présentés lors d’éditions antérieures) et s’appelle HK forbidden super hero. L’histoire retrace le parcours d’un jeune étudiant qui suite à des circonstances peu vraisemblables se retrouve avec une culotte, préalablement portée par une jeune fille, sur la tête. Il se rend compte qu’il ne peut plus l’enlever, mais surtout que le sous-vêtement lui confère des supers pouvoirs. Il devient alors Hentai Kamen : le super héros pervers et se balade dès lors avec pour seul habit un string. Vous l’aurez sans doute compris, ce film empile les scènes décalées et hilarantes en moquant les codes des films d’arts martiaux, mais aussi ceux de la comédie sentimentale. Un vrai bijou, à des kilomètres de notre horizon cinématographique habituel. L’histoire inspirée d’un manga a trouvé les fonds nécessaires à la réalisation du projet. A ce niveau-là, on ne sait plus bien si c’est de la folie ou du pur génie.

Hentai-Kamen-SG« Tout commentaire semble superflu »

Le troisième film s’appelle Tiktik the aswang chronicles et nous vient tout droit des Philippines. Pour information, un « tikitik » appartient au folklore philippin et mélange deux créatures fantastiques, le loup garou et le vampire. L’intrigue ne constitue pas l’attrait principal du film. En effet, un jeune citadin essaie de reconquérir sa copine enceinte réfugiée chez ses parents à la campagne. Malheureusement, en achetant un porc à des villageois crasseux, il déchaîne la colère des Tikitiks, qui le puniront en s’attaquant à sa femme et plus spécifiquement à l’enfant qu’elle porte dans son ventre. Rien de bien folichon donc… Le film prend un aspect épique et carrément nanar (film tellement mauvais que ça en devient drôle) avec la vision caricaturale des rapports familiaux (une belle-mère insupportable, un beau-père lâche, etc…). Les acteurs, malgré une bonne volonté évidente, peinent à donner le change devant des fonds verts assez ignobles. Il faut en effet noter que Tiktik est le premier film philippin entièrement sur fond vert et sincèrement ça se sent vraiment. Pourtant, malgré tous ces défauts (et il y en a), le film reste agréable à regarder notamment grâce à des scènes gore, des combats efficaces et quelques gags réussis. La montée crescendo dans l’absurde et franche rigolade finisse par rendre ce film sympathique, même si nous ne sommes pas tombés d’accord entre festivaliers. Je conseille chaudement de regarder ce film si vous en avez l’occasion, avec du second degré naturellement.

tiktik

Le prix RTS du public est revenu à You’re next film très classique dans sa construction et son propos : une gentille famille se faisant massacrée par des psychopathes à masques d’animaux. Cependant, les scénaristes vous réservent quelques surprises dont une de taille dans le twist final. Malgré l’aspect facile de certaines scènes, il nous faut admettre que cela reste toujours efficace et que l’on prend son pied du début à la fin. Dans ce genre de survival, on désespère toujours de la bêtise des personnages, qui décident immanquablement de se séparer, de ne pas s’assurer de la mort du méchant, etc… Dans You’re next, on craint ce même syndrome avec les parents simplement débiles; fort heureusement, le personnage de la belle-fille (Sharni Vinson) vient bien rapidement dynamiter nos craintes. Elle a en effet grandi dans des camps de survie et, en plus d’être à croquer, défonce la gueule des méchants bien comme il faut.

 you're next« Sharni Vinson ou le contre-pied parfait de la figure de la victime »

Ghost graduation film comique espagnol, prix imaging the future, nous propose également une structure narrative assez banale. Un professeur, médium malgré lui, ne parvient pas à garder un emploi stable à cause de son pouvoir surnaturel. Il déboule alors dans un lycée hanté, où il entre en contact avec des esprits d’étudiants ne parvenant pas à quitter le monde des vivants. Suite à une discussion (hilarante) avec son psy, le professeur décide de faire passer le baccalauréat aux fantômes. Des dialogues piquants, un acteur principal au visage dépressif et comique à la fois, des bons effets spéciaux et une jolie histoire d’amour font de ce faux teenage movie une franche réussite. Sans rien inventer (si ce n’est le fantôme mort ivre qui le reste pour l’éternité), le film parvient à nous émouvoir et nous faire rire dès la première scène. Un divertissement léger et attachant. Foncez !

ghost« Une comédie horrifico-sentimentale réussie »

Je souhaiterais revenir un instant sur Au nom du fils méliès d’argent dont la nomination a été une surprise. En effet, le réalisateur belge Vincent Lannoo propose une œuvre assez intimiste sur la religion, mais surtout très dérangeante pour n’importe quel chrétien (ouf pas moi). L’histoire retrace le parcours initiatique d’une bonne mère de famille animant une radio chrétienne mielleuse à souhait qui comprend soudainement que son co-animateur, un prêtre italien, attouche son fils aîné. Véritable descente aux enfers pour cette « bonne » mère qui se lance en croisade meurtrière contre la pédophile dans l’Eglise et qui découvre que beaucoup sont directement couverts par l’institution. Bien évidemment, un pareil film ne pouvait que nous réjouir. En effet, les questionnements d’ordre religieux, la pédophile au sein de l’Eglise, le fanatisme et la critique acerbe d’une institution gangrénée laissaient présager le meilleur. Force est d’admettre que beaucoup ont été déçu à la sortie de la salle. Vincent Lannoo, qui avait présenté son excellent Vampires un faux documentaire sur une communauté de suceurs de sang, rate beaucoup de moments clé dans le développement de son intrigue. Le premier tiers du film, extrêmement prometteur et réussi lance avec un humour grinçant le spectateur directement dans l’intrigue. Malheureusement, le film connaît un grand ralentissement après 45 minutes et ne redémarre qu’à la toute fin. Le moment de la confrontation entre le prêtre et la mère n’est pas assez travaillé et le final est, à mes yeux, très mauvais. Un film traitant de religion se doit de proposer une véritable réflexion, ce qui n’est pas le cas dans Au nom du fils. En effet, la mère commet une série de meurtres sans jamais douter du bien-fondé de ses informations, mais également de ses actes. Je crains que ces défauts invalide le film et rende la critique (pourtant intéressante) irrecevable. De plus, même si le film reste jouissif, les personnages deviennent vite caricaturaux ou ne possèdent aucune psychologie. Cependant, je suis très content que ce prix soit revenu à ce réalisateur belge, qui a eu l’audace de poser les vraies questions (sans vraiment apporter les réponses).

au nom« Le fanatisme religieux aux premières loges »

Avant de terminer avec le grand vainqueur de la 13ème édition du Nifff, je souhaiterais revenir sur quelques films oubliés par le jury. En premier lieu l’excellent We are what we are dont la photographie magnifique alliant à merveille des contrastes forts parvient à créer une atmosphère oppressante. Des acteurs à l’interprétation presque irréprochables, une intrigue pesante, une réalisation impeccable : tout dans ce film laissait penser qu’il ne repartirait pas bredouille. Le récit retrace les aventures d’une famille de l’Amérique profonde qui pratique des rites ancestraux dont le plus terrible s’achève avec le sacrifice et la dégustation d’un innocent. We are what we are parvient à montrer avec finesse la révolte des deux filles suite à la mort de leur mère, événement signifiant un renouveau du rituel.

Contracted et Haunter ont aussi été boudés. Ils représentent pourtant des films de très bonnes factures dans leurs styles respectifs. Contracted propose une vision intéressante de la transformation en zombie de l’infection primaire à la transformation totale. Le film montre avec beaucoup de froideur la maladie contractée par une jeune femme suite à un rapport non-protégé. La dégénérescence de la maladie dégoûte et fascine tant les maquillages sont réussis. Le reproche principal à adresser au film reste le manque de consistance de l’intrigue. Ce qui aurait fait un parfait moyen métrage, ne fait pas nécessairement un bon film de durée standard. Quant à Haunter, il s’agit d’un film d’horreur peu classique. En effet, on épouse le point de vue des morts et non des vivants, et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas toujours celui qu’on croit qui ressent le plus la peur. Ainsi, grâce à un scénario original, Haunter nous tient en haleine et tend vers la comédie avant de plonger dans l’horreur, ce qui constitue un mélange des genres intéressant et réussi.

Mais le film qui a tout raflé, avec le Prix H.R. Giger narcisse du meilleur film, le prix mad movies et le prix du jury des jeunes du lycée Denis de Rougemont, reste sans conteste Dark touch de la française Marina de Van, d’ailleurs présente lors de la première projection au Nifff. Dark touch appartient pleinement au genre fantastique. En effet, on suit les péripéties d’une jeune enfant étant la victime de phénomènes paranormaux. Dès les premières minutes d’une intensité folle, le film nous emporte et nous surprend. De plus, les aspects techniques comme le cadrage, les mouvements d’appareil, l’éclairage sont maîtrisés à la perfection. Un scénario intelligent nous permet de comprendre le point de vue des différents protagonistes et ainsi produit un glissement insidieux dans notre compréhension des événements surnaturels. En bref, un film de haute facture mêlant angoisse et fascination, qu’il sera dommage de rater. Réjouissez-vous, Dark touch connaîtra sans doute une sortie en salle.

dark-touch« Dark Touch, le film le plus présent au palmarès »

Vous l’aurez compris, le Nifff est un événement extraordinaire tant dans les salles qu’en dehors. Une programmation diversifiée et de haut niveau permet de satisfaire tous les types de spectateurs. L’édition 2013 fut un immense succès, il ne tient qu’à vous de venir participer à celle de 2014 ! L’invité d’honneur sera Georges R. R. Martin auteur de la saga Game of thrones ! Longue vie au Nifff!