– De la fable mystique à la mauvaise vulgarisation scientifique –
Tout commence pourtant si bien, dans un futur proche où l’homme a du délaisser ses envies de conquêtes technologiques pour redevenir fermier et assurer la survie de l’espèce, un monde où l’homme standard est un ancien ingénieur forcé de cultiver du maïs à l’aide de moissonneuses robotisées, la belle vie quoi. Mais ce serait faire déshonneur aux américains que de laisser derrière eux leur passé de conquérants. Cooper, lui, est de ces vrais américains, de ceux qui, entre deux bières avec grand-père sur son rocking chair, osent dire à l’instituteur qu’il est honteux de faire croire que l’homme n’est jamais allé sur la lune pour apprendre aux générations futures à garder les pieds sur terre.

Un avant-goût de déjà-vu
Christopher Nolan s’est largement laissé inspirer par le mythologique 2001 : A Space Odyssey de Stanley Kubrick, à tel point qu’il est vraiment difficile de ne pas juger l’un par rapport à l’autre. Ce nouveau voyage à travers l’espace et le temps parvient au moins à nous éviter l’ennui durant ses longues 169 minutes, mais c’est bien grâce à la musique de Hans Zimmer. Difficile là encore de ne pas entendre dans sa partition toute l’influence de la musique mystique d’Arvo Pärt. Force est de constater, au final, que le thème musical principal est bien malgré lui semblable à tout le film, on décolle, on plane un peu, et on retombe immanquablement sur terre, ou presque.

USA : Film "Interstellar"
Encore une histoire de frontière
Un père devenu veuf trop tôt et une petite fille intelligente et attachante, voilà la trame émotionnelle qui se noue autour de ce voyage interstellaire, Matthew McConaughey joue de manière plutôt crédible le père déchiré, tourmenté, entre son sacrifice pour sauver l’humanité et la promesse faite à sa fille de revenir d’un voyage dans une autre galaxie. Néanmoins, à force de jouer le « bon gars de la campagne » on a parfois peine à accepter qu’un personnage aussi bourru puisse piloter avec autant de facilité des navettes spatiales et calculer des catapultages gravitationnels de tête. Intéressant aussi, le paradoxal personnage de Murphy (sa fille), qui ne parle pas à son père pendant des années, mais deviendra malgré elle une brillante physicienne marchant sur les traces de son père. Pourtant tout cela tient la route, le réalisateur nous tient par les émotions, le récit est efficace et l’on se laisse volontiers guider dans cette aventure sans trop se poser de question.

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Des larmes au rire

On ne rit pas tout de suite lorsque la charmante professeure Brand – si mal interprétée par Anne Hathaway, à moins que le personnage ne soit ontologiquement pas crédible – nous affirme le regard émerveillé que « L’amour est la seule chose qui dépasse les frontières du temps et de l’espace ». On y voit même un peu de poésie… On commence par contre à rire jaune lorsque l’on se rend compte que cette belle citation devient argument quasi-mathématique à mesure que l’on s’approche du dénouement. En s’accrochant un peu trop à de pseudo arguments scientifiques, Christopher Nolan réussit en fait à détruire le peu de poésie qu’il avait insufflé à son film. Le problème ne vient pas tant d’une incompatibilité présumée des arts et des sciences, au contraire, il vient surtout du fait que tout cela est bien trop naïf. Résumer la théorie des cordes à un hypercube fait de bouts de ficelles dans lequel notre héros évolue tout naturellement, guidé par son robot qui communique avec des êtres de la 5ème dimension, c’est franchement prendre le spectateur pour un imbécile, un idiot à qui il faut que l’on explique et que l’on illustre tout pour être sûr qu’il se sente élevé d’avoir compris comment l’on pourra un jour sauver le monde en domptant l’univers. Non à ce moment-là il n’y a plus de poésie, plus de mystère, plus d’imaginaire. Plus rien pour donner le sentiment au spectateur de s’élever, réellement, car jusqu’à preuve du contraire, c’est encore l’art qui nous permet de transcender la réalité, la science ne faisant que la rendre plus vaste.

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Orgue, relativité et trahison.
Visuellement le film est heureusement réussi – hormis le ratage final, mais puisque personne n’est jamais allé dans un trou noir on peut comprendre que le manque d’imagination ce soit fait sentir au moment du storyboard. Il fait place à une certaine poésie de l’espace, du vide, le tout largement servi par la musique. C’est aussi cette approche parfois mystique qui nous tient en haleine, l’image devenant poétique, mystérieuse, on se laisse guider avec plaisir dans cette aventure insolite. La réussite se trouve donc, ici, dans de belles images d’espace, un vaisseau flottant au loin, accompagné de quelques notes jouées à l’orgue, la seule grande innovation musicale du compositeur d’ailleurs. Généralement délaissé des compositions destinées au cinéma, hormis lorsqu’il s’agit d’évoquer la foi chrétienne, l’orgue et ses sonorités tantôt mystérieuses, tantôt surpuissantes, donne une véritable consistance acoustique au récit. Il permet d’évoquer efficacement l’inconnu, l’immensité de l’espace, tout en restant parfaitement musical et nous évitant les affres des essais électroniques souvent médiocres qui peuplent les aventures de science-fiction. On regrettera alors que tout cela ne soit pas plus assumé. Les violons reviennent toujours au secours du récit émotionnel et tout se noie au final dans une marée de bons principes budgétaires visant à assurer la rentabilité du film. La prise de risque est minime en somme, puisque tout est bien qui finit bien comme dans un film hollywoodien. On aurait préféré rester en orbite, avec une musique originale d’Arvo Pärt au lieu du mauvais pastiche Zimmerien, et gouter jusqu’à la fin des temps aux joies de la relativité, à l’émotion de voir ses enfants grandir à vue d’œil parce que l’on s’est approché trop près d’un trou noir, s’imaginer un monde où les vagues sont hautes de centaines de mètres.

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« Je connais la théorie, mais ça, c’est la pratique »,
nous rappelle la jeune Dr Brand le regard plein de désespoir. Ici, si en théorie tout paraît pesé et mesuré pour faire monter une bonne mayonnaise, force est de constater qu’en pratique cela ne prendre pas. La raison en est très simple : on nous en dit beaucoup trop, là où on aimerait simplement « sentir ». Le film essaie de nous faire goûter l’infini, mais il utilise un univers audiovisuel entièrement fini. Approchant le terme du récit, le scénario se tord et se contorsionne à l’absurde dans le seul but de de donner une fin univoque et explicite au film. Après avoir fait miroiter un voyage interstellaire hors du temps, Christopher Nolan trahit le spectateur, et lui offre une plongée dans un américanisme contemporain tonitruant. Que les américains se rassurent, donc, tout finit bien et une fois de plus c’est une bannière étoilée qui flotte au-delà de La Frontière.

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Sortie Suisse : Le 5 novembre

Gaspard Vignon