Adèle (Adèle Exarchopoulos), jeune étudiante sur le point de passer son baccalauréat, se questionne sur sa sexualité. En effet, les rapports avec les hommes sonnent creux et elle avoue elle-même avoir l’impression de « jouer la comédie ». C’est alors qu’elle rencontre Emma (Léa Seydoux), une homosexuelle aux cheveux bleus avec qui elle débute une relation passionnée. Mais cette nouveauté, même si elle permet à Adèle de s’épanouir, lui fait découvrir le poids du regard et du jugement des autres.

Librement inspiré de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude, le cinquième film d’Abdellatif Kechiche a provoqué un petit séisme dans le monde du cinéma. D’abord parce qu’il a reçu la palme d’or du festival de Cannes, mais surtout parce qu’il s’agit d’un film traitant d’un sujet délicat : l’homosexualité. De plus, le réalisateur ne craint pas de montrer de façon très (trop?) crue des scènes que certains jugeront pornographiques. Dans une France qui a connu des tensions énormes suite à la déposition de la loi sur le mariage homosexuel, puis son entrée en vigueur le 17 mai 2013, La vie d’Adèle risque de ne pas passer inaperçu, encore moins de plaire à tout le monde. Viennent encore s’ajouter les débats sur le traitement du réalisateur vis-à-vis de ces deux actrices. Rappelons néanmoins que de tels débats secouent les sorties de presque tous les films d’Abdellatif Kechiche comme par exemple La graine et le mulet ou encore L’esquive. En bref, La vie d’Adèle ne passe pas inaperçu.vie

Pourtant, le film n’est pas pensé par son réalisateur comme un film engagé. En effet, il dit « essayer de raconter une histoire d’amour » et non pas de produire un manifeste pro-homosexuel. Les thèmes traités dans La vie d’Adèle tournent plutôt autour de la passion, la rupture, la scolarité et également du fossé social entre les deux personnages principaux : interprétés par Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos. Emma vient d’un milieu aisé et cultivé, alors qu’Adèle vit dans un environnement plus lambda où l’on regarde « questions pour un champion » en mangeant le soir. D’ailleurs, la nature même du repas rappelle bien au spectateur l’extraction des deux personnages. Chez la première, on mange des fruits de mer accompagnés de bon vin, alors que chez la seconde, la famille ne mange pour ainsi dire que des pâtes bolognaises. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Adèle perpétue le modèle et prépare aussi le même menu pour les invités lors d’une fête. Ainsi, les convives, venant de milieux intellectuels, vantent le plat « simple, mais si bon », ce qui fait, à mon sens,  parfaitement écho avec la psychologie des personnages. En effet, Adèle symbolise les gens simples et courageux de la vie ordinaire tant par ses capacités intellectuelles limitées que par la ténacité dont elle fait preuve dans son travail. Les centres d’intérêt profondément différents rendent l’amour difficile si ce n’est impossible.vie2

L’héroïne s’occupe d’enfants toute la journée et cuisine dès son retour, alors qu’Emma, jeune artiste, se décline dans un monde plus cultivé, mais aussi plus superficiel et inactif. La vie d’Adèle est de ce point de vue une apologie du « courage ordinaire ». La valorisation des « petites gens » (rien de bien nouveau chez Kechiche) révèle donc tous les défauts des élites intellectuelles. Ce discours parfaitement convenu énerve rapidement par son manichéisme ras-des-pâquerettes. Les amis artistes d’Emma constituent les caricatures des plus grotesques : de l’ami homosexuel vantant l’orgasme féminin, aux femmes discourant de façon stérile sur les différences de Klimt et Schiele. L’antiélitisme primaire dont fait preuve le réalisateur est d’autant plus dérangeant qu’il fait pleinement partie de cet ensemble social et culturel. Les multiples références à La vie de Marianne de Marivaux (auteur déjà abondamment cité dans L’esquive) attestent d’un amour de la littérature. Abdellatif Kechiche divise ainsi le monde de l’art entre ses créateurs et une couche sociale pédante qui disserte dessus. Au passage, il vente le génie de Marivaux pour avoir réussi à cerner de façon si sensible la psychologie d’une femme. En plaçant un éloge pareil dans la bouche de ses personnages, il semble faire référence à son propre talent et sa grande sensibilité. Un peu gonflé…

En revanche, on retrouve encore une fois le flair d’Abdellatif Kechiche pour dénicher des talents bruts. Cette fois-ci, il s’agit de la sublime Adèle Exarchopoulos, qui nous scotche à l’écran pendant près de trois heures. On reste fasciné par ses mimiques, son rayonnement, son corps et ses yeux. Léa Seydoux que l’on peut voir actuellement dans Grand central, est elle-aussi excellente.

Par crainte d’être taxé d’homophobes ou de réactionnaires, certains préféreront ne pas s’épancher sur la représentation des rapports sexuels entre les deux amantes dans La vie d’Adèle. En effet, il semble qu’aujourd’hui il soit impossible d’aborder un sujet aussi sensible sans tomber dans l’excès et la caricature. Pourtant, les séquences sont trop longues, trop nombreuses n’ajoutent rien à la description du couple. On assiste d’abord ébahi à des empoignades de fesses à pleine main, puis ennuyé à des suites de cris et de borborygmes sans réel intérêt, qui ne servent qu’à alourdir l’histoire sans la faire progresser d’un pas. On ressent une volonté purement monstrative et presque perverse du réalisateur dans la façon de dénuder les héroïnes. Mais ce qui choque le plus reste le mode de représentation de ces scènes. Nous avons vraiment l’impression de visionner un film pornographique lesbien réalisé par un homme et nous peinons à croire qu’une lesbienne ait été consultée pour le tournage de cette scène.

Cependant, le film reste d’excellente facture sans pour autant toucher au chef-d’œuvre. On est tenu de bout en bout (près de 3 heures) par cette histoire d’amour passionnel, magnifique et finalement si ordinaire.

Réalisateur : Abdellatif Kechiche

Acteurs : Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, etc…

Sortie cinéma : 9 octobre

Distributeur : Frenetic