Compte rendu du Festival du film de Zürich

Une perle dans la catégorie « documentaires internationaux ».

Bien loin des paillettes et des stars américaines, qui font la renommée du festival du film de Zürich (ZFF), sont projetés un très beau panel de films documentaires. Bien peu mis en avant dans la presse, mais aussi par les organisateurs, cette catégorie comprend sans doute les meilleurs films de cette manifestation.

Un festival rigide ?

Suivant la légende (urbaine ?) de l’ordre et la discipline suisse-allemande, on ne délivre que des billets indiquant la rangée et le numéro de place. Afin de bien s’assurer que l’on ne triche pas, une charmante bénévole nous accompagne même jusqu’à notre place. Par esprit révolutionnaire (ou de contradiction), j’attends que la placeuse se retourne pour changer de place. Il faut dire que nous ne sommes qu’une trentaine dans une salle de deux cents places et que ce souci dans la numérotation des places semble bien superflu. Au vu du nombre de cordelettes que porte la plupart des gens présents, on devine qu’il s’agit d’une projection pour un public initié. Nous attendons ainsi patiemment, au rythme d’une musique d’ascenseur (particulièrement bien choisie en prévision d’un film traitant d’un génocide), que les derniers retardataires arrivent. Ces derniers, sans doute pris dans une course effrénée pour rejoindre la salle, ont oubliés d’éteindre leurs téléphones. Mais laissons de côté ces incidents pour nous concentrer sur le film…

The look of silence

L’horreur

Quand, dans Apocalypse Now, Marlon Brandon, se passant la main sur son crâne, murmurait « l’horreur », nous étions pris d’épouvante devant l’évocation de cette escalade de la violence, de ce bras de fer morbide entre l’homme et l’atrocité. Après avoir visionné The Look of Silence, on tremble parce que qu’on voit cette horreur en face, sans doute au travers des lunettes déformantes que vend le personnage principal (un opticien), mais aussi à travers l’objectif de la caméra de Joshua Oppenheimer. On voit tout le sadisme, toute l’atrocité et toute la bêtise dont l’homme est capable dans toute sa simplicité, dans tout son naturel.

Mon voisin, l’assassin de mon frère

Deux ans après The Act of Killing, le réalisateur américain décide de poursuivre son enquête sur le génocide perpétré en 1965 en Indonésie. Alors que son premier film se concentrait exclusivement sur les membres des « escadrons de la mort » et sur une macabre mise en scène où les bourreaux expliquaient fièrement comment ils décapitaient, émasculaient des milliers d’innocents ; le second film s’arrête sur la cohabitation entre les meurtriers et les survivants. En effet, le réalisateur décide de suivre le parcours d’un jeune opticien (qui restera anonyme) dont le frère a été assassiné avant sa naissance. Dans cette quête de connaissance et de compréhension, il se heurte à un système encore dirigé par les meurtriers de jadis. Il reste d’ailleurs assez glaçant que plus de la moitié des personnes créditées au générique restent « anonymes », car la divulgation des noms signifierait leur arrêt de mort…

L’opticien rend visite à tous les meurtriers de son frère, qui sont parfois ses propres voisins, et essaie de comprendre les raisons du génocide. Même si la plupart des questions s’écrasent sur le mur de la mauvaise foi des interviewés, il arrive qu’une personne perde ses nerfs l’espace d’un instant et oublie la présence de la caméra pour laisser entrevoir les vrais visages des tortionnaires. Durant ces entrevues au climat particulièrement lourd (insoutenable parfois), on perçoit la traumatisme et les croyances des membres de la gente. Ces derniers s’emmêlent parfois dans des mensonges qu’ils ont fini par croire pour ne pas devenir fous.

Un film dur à avaler

The Look of Silence est un film choc et difficilement classifiable. Il s’agit simplement d’une expérience à faire si l’on veut prétendre avoir vu toute l’horreur dont l’humanité est capable. On reste comme anesthésié devant la description détaillée des supplices infligés par des hommes, aujourd’hui vieillards souriants, emplis d’une fierté qu’ils jugent légitimes. Toutes ces atrocités narrées avec grandiloquence devant la caméra par les bourreaux semblent bien trop horribles pour renvoyer à des faits réels ; et pourtant…